Trump, Xi Jinping et la post-démocratie : l'Europe en marge du monde
POLITIQUE
10/4/20267 min read


La Puissance véritable, celle qui règle la marche du monde en substance et en durée, se fonde sur deux conditions : la capacité et la volonté. Et c'est la rencontre de deux puissances sous leurs formes les plus sûres et épurées que le monde -réduit à sa marge-, a pu épier lors de la dernière Visite d'Etat du Président Xi Jinping à Washington. Elle a été l'occasion d'une démonstration : celle de la reconnaissance mutuelle d'une puissance qui ne trouve plus nulle part ailleurs son égale, d’une puissance dont les manifestations régulières (1) sont le dernier facteur d'un respect vrai, durable et réciproque. C'est en outre un accueil dithyrambique qui fut réservé d'emblée par le Président Trump à l'atterrissage de l'avion présidentiel chinois, un honneur rare dont le souverain du Royaume-Uni, le roi Charles III, n'a pas été jugé digne quelques mois auparavant. Serait-ce que le Vieux Continent et son chef de file britannique eurent été placés hors de la considération due aux braves et aux Puissants ? Car la nature de cette relation sino-américaine, dont l'ombre lourde plane de tout son poids politique, industriel et numérique sur le siècle, peut aussi être qualifiée d'exclusive, et, par conséquent, d'excluante. Alors, l’Europe, inextricablement (et irréversiblement ?) empêtré dans une conception normative (que je qualifierais bien de post-religieuse) de la démocratie humaniste et sociale, a elle-même induit et amplifié sa propre faiblesse pour enfin s’auto-reléguer à un rôle de pion (certes vaguement coloré, mais à quoi bon ?) sur l’échiquier international (2). Sa structure doctrinale, dont le progressisme s’intrique volontiers au nihilisme, lui a interdit toute volonté de puissance, entraînant froidement le tarissement de sa capacité de puissance (3).
La volonté de puissance suppose quelque chose à perpétuer et, plus encore, une foi inoxydable dans la nécessité de la perpétuer. Elle est en partie dérivée de la notion nietszchéenne (4) et suppose une lecture du monde et de sa marche qui transcende tout à fait la dialectique pour instiller un paradigme propre à la mission. Ainsi cette “chose à perpétuer” ne saurait alors s’inscrire dans une autre dynamique que celle de la croyance et de la religion (dans son sens le plus large). Elle doit émaner d’une communauté sciemment rangée derrière une autorité dirigiste clairement identifiée et désignée (5), une communauté qui se reconnaît une existence propre et distincte, qui porte en elle sa propre norme : un principe supérieur, condition du bon et de l’ordre. Aussi conviendra-t-il, en conséquence, d’œuvrer avec le temps long pour horizon (6), parfois jusqu’au sacrifice (7), pour faire partout et en tout temps triompher ce principe supérieur. C'est en substance ce que nous nommons "civilisation".
Cette Visite d’Etat réunit ainsi, à mon sens, deux civilisations, porteurs de récits et projets investis d’une mission sacrée, prompts à forger la Volonté de Puissance la plus inébranlable. L’Amérique puise dans le narratif providentiel qu’on lui connaît : celui d’une nation appelée à éclairer le monde, cette “cité sur la colline” invoquée par Reagan (8) dont la devise “In God We Trust” passe quotidiennement de main en main comme un témoin. Dès 1765, John Adams, Père Fondateur, voyait dans le peuplement de l’Amérique un dessein de la Providence destiné à éclairer et émanciper une humanité asservie (9). L'Administration Trump s'estime ainsi elle-même comme destinée à s’inscrire dans cette continuité, celle d’une Amérique phare, non seulement du monde, mais de l’aventure humaine toute entière (10). Aussi peut-on considérer les USA comme dépositaire de la flamme prométhéenne et européenne qui éclaira substantiellement le monde pour les siècles des siècles qui ont précédé son indépendance (11).
La Chine va hériter d’une autre généalogie : la doctrine confucéenne et le mandat du ciel associent l’autorité à la responsabilité transcendantale de maintenir un ordre moral et politique (12). Xi revendique et applique aujourd’hui une conception du pouvoir fondée sur l’articulation de la tradition chinoise confucéenne et du marxisme, avec l’ambition assumée de “contribuer à la résolution des problèmes de l’humanité” (13). Nous pouvons y voir une forme de messianisme séculier, très proche du matérialisme marxiste dans sa conception de l’Histoire (14), avec une vocation éminemment civilisatrice, dont la force suprême sera la capacité à mobiliser les hommes bien au-delà de leurs intérêts privés et immédiats.
Il apparaitra au lecteur le contraste fatal qui jaillit lorsque l’on considère l’Europe de notre siècle, dont le relativisme, l’universalisme et les thèses de déconstruction, bien que pétries des meilleures intentions, l’ont éjectés tout de go de la conversation qui règle l’Histoire. Ainsi, l’incertitude de soi cultivée ces dernières décennies par les démocraties européennes, l’incertitude sur ce qui mérite d’être transmis, affaiblit la volonté de conserver d’une part, et d’ordonner d’autre part.
Très concrètement, ce sommet bilatéral a permis de prendre toute la mesure d’une Volonté de Puissance traduite en Capacité de Puissance. Cette dernière trouve sa manifestation la plus effective dans les Principes Premiers et les flux physiques. En 2024, la République Populaire de Chine assurait 91% du raffinage mondial des terres rares destinées aux aimants (indispensable à toute électrification) (15). Des décennies d’accumulation industrielle (16) lui permettent désormais de peser de façon décisive sur les conditions matérielles de la production (et donc de la prospérité) étrangère. C’est ainsi qu’après les restrictions chinoises d’avril 2025, les constructeurs automobiles américains et européens on dû ralentir ou interrompre leur production. La Volonté de Puissance fonde la méthode et la cohérence qui permettent de s’arroger patiemment les moyens d’exercer cette Puissance de la façon la plus effective. Et les Américains, sous l’impulsion dirigiste Trumpienne, de placer, malgré toutes les pressions et controverses internationales, le vaste et immaculé territoire du Groenland sous sa sphère d'influence (17). Autre illustration de flux : Pékin s’est engagé à importer au moins 10 millions de tonnes de charbon américain en 2027 ainsi qu’en 2028 (18), loin des narratifs qui forment un impératif écologique décorrélé de tout rapport de force. Trump a également suggéré à Xi d’accroître la production de produits pétroliers raffinés pour stabiliser l’offre mondiale, qui maintient l’Europe et le reste du monde dans une asphyxie socio-économique létale. Le dîner d’Etat, enfin, par la place et l’honneur qu’il a réservé aux techno-empereurs de la Silicon Valley, reconnaît la physique du réel (consubstantielle à tout progrés numérique) comme gouvernail de la Puissance que partage les deux civilisations, et dont l’Europe, en conséquence de ses arbitrages et obsessions, ne goûte en rien.
La trêve commerciale négociée participe elle-même d’un pragmatisme qui facilite la conservation des moyens. Prolongée jusqu’à janvier 2027 , elle accompagne un accord équilibré d’allègement tarifaire sur 60 milliards USD de marchandises (19). Ce compromis découle d’une même rationalité : préserver les échanges nécessaires à sa propre puissance et conserver les instruments susceptibles de contraindre l’autre. De surcroît, le pragmatisme qui commande ici nous permettrait de penser que cette trêve relève surtout d’un sursis, une temporisation, histoire de continuer à se partager le reste du monde (vous, moi…) et placer tout ce qui relève de la Puissance sous un duopole sino-américain absolu. Alors seulement émergeront les conditions de l'ultime duel qui désignera le maître exclusif et sans partage du monde, tant physique qu’immatériel.
C’est dans ce paradigme, celui qui se déduit de cette Visite d’Etat autant qu’il l’induit, que nous pouvons considérer l’ère de la post-démocratie comme inévitable sinon déjà advenue. Et la France et l’Europe de voir leur destin s’étioler chaque jour où les énergies se mobilisent en pure perte sur les quêtes de consensus et intrigues socio-démocrates plutôt que sur l’affirmation d’une mission civilisationnelle et des Principes Premiers, dont la confluence règlent inévitablement la réalité que nous partageons tous. Le Royaume Chérifien présente en outre d’autres opportunités et qualités qui lui offrent, malgré la taille et la typologie actuelle de son économie, une position tout à fait distinguée sur l’échiquier international. J’analyserai les situations françaises et marocaines par le prisme des Lumières Sombres dans de prochains billets.
Références
(1) Reuters, « US slows aircraft-part exports to China as Trump seeks leverage in trade negotiations, sources say », 1ᵉʳ octobre 2026.
(2) Emmanuel Todd, La Défaite de l’Occident, Paris, Gallimard, 2024 ; réédition « Folio actuel », 2026.
(3) Pierre Manent, La Raison des nations. Réflexions sur la démocratie en Europe, Paris, Gallimard, collection « L’esprit de la cité », 2006.
(4) Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 13, 1886, traduction française d’Henri Albert.
(5) Carl Schmitt, Théologie politique, 1922, chapitre I ; traduction de Jean-Louis Schlegel, Paris, Gallimard, 1988.
(6) Edmund Burke, Reflections on the Revolution in France, 1790, dans Select Works of Edmund Burke, Indianapolis, Liberty Fund, 1999, volume II, p. 192-195.
(7) Winston Churchill, « Blood, Toil, Tears and Sweat », discours à la Chambre des communes, 13 mai 1940, Hansard, volume 360, colonnes 1501-1503.
(8) Ronald Reagan, « Farewell Address to the Nation », 11 janvier 1989, Ronald Reagan Presidential Library.
(9) John Adams, Journal, février 1765, fragment préparatoire à A Dissertation on the Canon and Feudal Law, dans Diary and Autobiography of John Adams, édition de L. H. Butterfield, Harvard University Press, 1961 ; extrait reproduit par le National Humanities Center, 2008, p. 8.
(10) Donald Trump, « The Inaugural Address », discours d’investiture, 20 janvier 2025, Maison-Blanche.
(11) Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, première partie, chapitre II : « Du point de départ et de son importance pour l’avenir des Anglo-Américains », 1835 ; édition consultée : Paris, Pagnerre, 1848, tome I, p. 41-71.
(12) Mencius, Mengzi, livre V, première partie, § 5, « Wan Zhang I », traduction anglaise de James Legge, Chinese Text Project.
(13) Xi Jinping, Rapport au XXᵉ congrès du Parti communiste chinois, 16 octobre 2022, section II, traduction française officielle publiée le 26 octobre 2022.
(14) Karl Löwith, Meaning in History: The Theological Implications of the Philosophy of History, Chicago, University of Chicago Press, 1949, chapitre II, « Marx ».
(15) Agence internationale de l’énergie, « With new export controls on critical minerals, supply concentration risks become reality », Paris, 23 octobre 2025.
(16) Agence internationale de l’énergie, Energy Technology Perspectives 2026, résumé exécutif, Paris, 2026.
(17) Gram Slattery et Jacob Gronholt-Pedersen, « Trump, Greenland, Denmark sign deal in bid to end Arctic standoff », Reuters, 22 septembre 2026, reproduit par Internazionale.
(18) Maison-Blanche, « Fact Sheet: President Donald J. Trump Advances a Fair and Reciprocal Relationship with China While Hosting Historic State Visit », 25 septembre 2026.
(19) Sampad Nandy et Sayona Anna John, « US, China agree on $30B tariff reduction framework; expand farm trade », S&P Global Energy, 28 septembre 2026.
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