Le 23 septembre au Maroc : éloquence d'un silence et Lumières Sombres

POLITIQUE

9/24/20268 min read

Certains événements ouvrent un espace de flottement, un espace où le feu de la grande Histoire brûle d'une chaleur telle que le destin d'une nation se retrouve ployé, tandis que se dessine une courbure dont la poésie - nouvelle et incandescente-, forge les cœurs et les esprits dans le temps long. Certains événements sont de grands événements. Le peuple marocain était appelé aux urnes ce mercredi 23 septembre pour désigner les 395 membres de la Chambre des représentants et, in fine, les contours d'une coalition gouvernementale. Ce mercredi 23 septembre n'aura pas été un grand événement, ni même un événement.

Avec 38,02 % de participation, le scrutin enregistre le taux le plus bas depuis 2007 (1). Rapporté à l'ensemble des Marocains en âge de voter, soit 26 à 28 millions de personnes, l'abstention réelle, qui frôlait déjà les deux tiers en 2021 malgré l'effet d'entraînement d'un triple scrutin, approche désormais les 80% (chez les 18-24 ans, elle excède mécaniquement 88 %). Les Marocains ont donc réservé à cette échéance ce qu'ils réservent depuis deux décennies aux rendez-vous électoraux : l'indifférence la plus paisible. Cette indifférence est réfléchie : deux Marocains sur trois tiennent le vote pour important (2), alors qu'un tiers seulement des 18-35 ans déclare faire confiance au Parlement, au chef du gouvernement ou aux partis (3). Le silence du 23 septembre prononce un jugement sur l'offre partisane ; il laisse intacte la confiance dans la Nation et dans ses institutions.

Et pour cause, pour cause, pour un peuple qui se constitue siècle après siècle sujet d'une Majesté chérifienne et sûre, une litanie de candidatures trop souvent hyliques et quelconques n'inspire ni l'aversion ni l'indignation ; elle invite simplement à passer son chemin. Ainsi les marocains perçoivent-ils aisément chez une part des encravatés de la politique l'impossibilité de concrétiser ne serait-ce que la première de leurs promesses -tant l'intention n’y est pas-, tant l'amour immodéré de soi, du pouvoir et de l'argent qu'exhalent les faces mille fois placardées ne laisse aucune place à l'espérance. L'électeur marocain connaît la figure du Rastignac local, pour qui le mandat est un marchepied et le territoire un fief ; il la reconnaît de loin, et il s'abstient.

Le Souverain avait peu ou prou posé ce diagnostic dans le discours du Trône du 29 juillet 2017, en reliant les pratiques de certains élus à la désaffection des jeunes pour l'engagement politique et les urnes : « Acquittez-vous pleinement des missions qui sont les vôtres, ou bien éclipsez-vous ! » ; et, dans le même discours, cette interrogation : « N'ont-ils pas honte, ces responsables qui n'accomplissent pas leur devoir alors qu'ils ont prêté serment devant Dieu, la Patrie et le Roi ? » (4). Neuf ans plus tard, les urnes du 23 septembre donnent à ces mots la mesure d'un scrutin.

Ceci étant écrit, il convient d'apporter à ce tableau quelques nuances. Tous les Marocains ne sont pas indifférents à ces échéances : six millions d'entre eux se sont déplacés (il ne sera pas préjugé ici du recours ou non à certaines carottes bleutées), et beaucoup y voient malgré tout l'ébauche d'un espoir, tout particulièrement pour ce qui concerne la fiabilité du service public de proximité. Tous les candidats et programmes ne sont pas davantage médiocres ou frauduleux ; certains identifient adroitement et courageusement les mécanismes de rente qui enrayent la machine économique et privent un grand nombre de jeunes Marocains d'un emploi durable, dans un pays où le chômage des 15-24 ans atteignait 36,7 % en 2024 (5). Il existe enfin, dans les rangs de tous les partis, des élus intègres et laborieux, que la sévérité du jugement collectif frappe injustement, sans pour autant être en l’état esquivable.

Le verdict des urnes appelle lui aussi lucidité et réserve. Le Parti Authenticité et Modernité arrive en tête avec 97 sièges selon les résultats provisoires (6). Il faut prendre acte de ce résultat, dont l'article 47 de la Constitution tire les conséquences (7). Trois réserves s’imposent alors naturellement. La première tient à l'arithmétique de l'alternance : les trois formations arrivées en tête sont les trois partenaires de la majorité sortante, et c'est l'un de ses charismatiques piliers qui a fait campagne sous le mot d'ordre « Pour changer de cap ». La deuxième tient à l'identité d'un parti fondé en 2008 pour faire contrepoids à l'islamisme politique, longtemps défini par ce qu'il combattait davantage que par ce qu'il proposait. (8) Ainsi conviendra-t-il pour un Lekjaa ou une Mansouri d'enfin répondre -sans tergiverser ni pouffer-, lorsqu'on les interpellera de la façon la plus sèche par les termes sanctifiés : "D'où parles-tu, camarade ?". La troisième tient à la probité : en juin dernier, deux de ses anciens cadres parmi les plus influents, Saïd Naciri et Abdenbi Bioui, ont été condamnés en première instance à dix et douze ans de prison ferme dans l'affaire dite de l'« Escobar du Sahara » (9). Bien qu’un parti ne se réduise pas aux fautes de quelques-uns de ses membres, une formation qui prétend conduire le Maroc jusqu'au Mondial 2030 devra démontrer que ses mécanismes de sélection interne ont tiré les leçons de ces malheureux déboires. La charge de la preuve lui incombe désormais.

Dans une perspective d'une échelle toute autre, -et à notre sens plus digne de l'intérêt du lecteur-, il est possible de considérer, d'une certaine façon, les Marocains comme une communauté nationale en avance sur son temps. Les démocraties représentatives chancellent, et jusque dans leurs berceaux. Selon l'institut V-Dem, le niveau de démocratie dont jouit le citoyen moyen est revenu à celui de 1978, les autocraties sont désormais plus nombreuses que les démocraties (7 % seulement de l'humanité vit encore en démocratie libérale), et les États-Unis ont perdu ce statut pour la première fois depuis plus d'un demi-siècle (10) ; Freedom House enregistre pour sa part une vingtième année consécutive de recul (11). Dans ces cieux impétueux se propagent calmement les Lumières Sombres.
Le mot est de Nick Land, qui l'a forgé en 2012 (12) et qui vient nuancer le courant des Lumières qui, dans l'intention d'éclairer d'abord la France puis l'Occident par le phare de la Raison, a fini par toutes deux les aveugler et les plonger aujourd'hui dans une nuit noire et incertaine. C'est dans cette sémantique quelque peu provocatrice que se fonde une récusation fondamentale : celle d'une nécessaire association de l'expansion démocratique et du progrès humain. La matrice est celle de Curtis Yarvin, pour qui la souveraineté ne peut plus raisonnablement se dissimuler derrière les liturgies électorales. Il conviendrait alors d'assumer ouvertement qui possède et qui décide (13), et de fusionner -sans se gêner par un quelconque idéalisme républicain-, le contrôle et la propriété. L'amont se trouve chez Hans-Hermann Hoppe, qui voyait dès 2001 dans la figure du monarque, dépositaire durable de la chose publique, un gouvernant institutionnellement incité à se tourner vers le long terme, là où l'élu, locataire de passage, aux aspirations souvent bien prosaïques, gouverne pour le prochain scrutin (14). Longtemps confinées à quelques cénacles numériques, ces thèses sont aujourd'hui discutées au cœur même du pouvoir américain et de la Maison Blanche (15).

Certaines de ces intuitions, le Royaume les pratique d'un geste naturel depuis des siècles. La continuité de l'État se passe le plus aisément du monde de tout scrutin : la Constitution en confie la garde au Roi, garant de la pérennité de l'État et arbitre suprême entre ses institutions. Le Souverain, dépositaire du Pouvoir, règne et gouverne. Le temps long que réclamait Hoppe s'y lit dans la géographie même du pays et des réalisations les plus matériellement saillantes : Tanger Med, la stratégie hydrogène, les complexes énergétiques Noor, le Mondial 2030 ont traversé ou traverseront des gouvernements de couleurs opposées sans dévier de leur cap. Pour illustrer ici les choses de la façon la plus claire : dans une démocratie qui ne tient sa légitimité que des urnes, une participation effective de 22 % ouvrirait une crise de régime ; elle n'exprime ici qu'un verdict sur les partis.

Le Maroc offre davantage qu'un miroir aux Lumières Sombres : il apporte à ces théories ce qui leur manque. Yarvin conçoit l'État comme une société commerciale et récuse expressément l'idée d'un dépôt sacré transmis par les générations (13) ; son souverain-directeur général gouverne sans onction. Et c'est là sa faiblesse, car nul ne serait prêt à mourir pour un conseil d'administration. Là où Land confie l'avenir à l'accélération pour, d’une certaine manière, fuir le vide, une civilisation millénaire enjambe le nihilisme sans regarder par terre. La monarchie chérifienne réunit ce que la néo-réaction cherche à fabriquer et ce qu'elle ne saura jamais produire ex-nihilo : l'unité du commandement, le temps long, et une légitimité que scellent la lignée, la Beia et la Commanderie des croyants. Dans l'accélérationisme de Land, le capitalisme prend la forme d'une dynamique exponentielle d'amplification technique et économique qui tend à s'autonomiser. Sans légitimité tant longitudinale que verticale, portée par un monarque dépositaire du sacré dans toutes ses dimensions, quelle autorité pourra encore assigner au système efficient une limite infranchissable ? Quelle autorité pourra encore préserver ce que la croissance juge inutile, non rentable sur le plan comptable ? La souveraineté trouve ici sa charge : maintenir des décisions et obligations que l'efficience rationnelle ne saurait structurellement justifier. Si l'efficience des machines pourra -et peut déjà-, gouverner, jamais elle ne pourra régner.
Si l'Occident entre dans une séquence post-démocratique dont nul ne connaît encore la forme, le Royaume Chérifien pourrait bien servir de référence à la grande transformation institutionnelle qui s'annonce.

Sources

(1) Le Desk, 23 septembre 2026 : https://ledesk.ma/live/live-elections-legislatives-2026-le-taux-de-participation-final-est-de-3802/

(2) Maroc Hebdo (enquête Les Citoyens), 11 juillet 2026 : https://www.maroc-hebdo.com/article/legislatives-2026-pourquoi-les-marocains-ne-votent-pas

(3) TRT Français (enquête Afrobaromètre, mars 2026), 22 septembre 2026 : https://www.trtfrancais.com/article/0f704a98feec

(4) Discours du Trône du 29 juillet 2017, texte intégral, Médias24 : https://medias24.com/2017/07/29/le-texte-integral-du-discours-du-trone/

(5) RFI via AllAfrica, octobre 2025 : https://fr.allafrica.com/stories/202510030369.html

(6) Maroc Hebdo, 24 septembre 2026 : https://www.maroc-hebdo.com/article/legislatives-2026-le-pam-en-tete-avec-97-sieges-selon-les-resultats-provisoires-ministre-de-linterieur

(7) Constitution du Royaume du Maroc, BO n° 5964 bis du 30 juillet 2011 : https://www.regions-maroc.ma/wp-content/uploads/2020/11/Constitution-marocaine-en-français.pdf

(8) RTBF, 24 septembre 2026 : https://www.rtbf.be/article/legislatives-au-maroc-le-le-parti-authenticite-et-modernite-pam-en-tete-participation-au-plus-bas-depuis-pres-de-20-ans-11789765

La Vie éco : https://www.lavieeco.com/pouvoirs/le-pam-parti-puissant...-sans-ideologie-12193/

(9) France 24 (AFP), 25 juin 2026 : https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20260625-affaire-escobar-du-sahara-deux-personnalités-marocaines-condamnées-à-10-et-12-ans-de-prison

(10) V-Dem Institute, Democracy Report 2026 : https://www.v-dem.net/documents/75/V-Dem_Institute_Democracy_Report_2026_lowres.pdf

Democracy Without Borders, 18 mars 2026 : https://www.democracywithoutborders.org/41651/v-dem-report-finds-global-democracy-is-back-at-1978-levels/

(11) Freedom House, Freedom in the World 2026 : https://freedomhouse.org/report/freedom-world/2026/growing-shadow-autocracy

(12) N. Land, The Dark Enlightenment, 2012 : https://fluidself.org/books/philosophy/the-dark-enlightenment

(13) M. Moldbug (C. Yarvin), « A formalist manifesto », Unqualified Reservations, avril 2007 : https://www.unqualified-reservations.org/2007/04/formalist-manifesto-originally-posted/

(14) H.-H. Hoppe, Democracy: The God That Failed, Transaction Publishers, 2001 ; recension du Mises Institute : https://mises.org/mises-review/democracy-god-failed-hans-hermann-hoppe

(15) CNN, 30 mai 2025 : https://www.cnn.com/2025/05/30/politics/curtis-yarvin-wants-to-replace-american-democracy-with-a-form-of-monarchy-led-by-a-ceo

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