Le tropisme franco marocain pour les siècles des siècles (1/2)

ECONOMIE

10/2/20268 min read

La France, le Maroc. Le Maroc, La France. Deux dépositaires de deux civilisations millénaires, complémentaires, dont les énergies et bénédictions ont façonné l'Histoire que se racontent les Hommes, dont l'union (ou la réunion ?) aura fomenté les rêves les plus ardents dans les esprits agités d'un Bonaparte, Alexandre ou Lyautey. Ces rêves immolés, effondrés sous le poids d'une destinée jusqu'ici peu conciliante (1). Sa Majesté le roi Mohammed VI et le Président Macron seront-ils les initiateurs d'une renaissance de cette grande quête spirituelle que seule une civilisation entière peut pleinement concevoir et pénétrer (2) ? C'est en tout cas, il semblerait, une volonté semblable qui est affichée par les deux chefs d'Etat (3). Permettez moi de considérer qu'un tel achèvement relèverait structurellement, sinon d'une approximation tout à fait hasardeuse, d'un miracle des plus improbables. Et cela tient essentiellement dans la nature divergente (et antagoniste) des régimes héritiers de leurs civilisations respectives. Et pour cause, si le Royaume Chérifien est tout à fait apte à tenir et perpétuer une direction dans le temps long, à travers une continuité dynastique qui transcende les années, les générations, les époques, la République française, par sa propension à une souveraineté populaire versatile et le pluralisme exacerbé de sensibilités politiques acéphales qui aspirent vigoureusement au trône présidentiel, en est structurellement incapable. (4)

Aussi, pour le pragmatique qui veut rester optimiste, reste-t-il la voie des intérêts économiques convergents et mutuellement profitables, qui permettrait aujourd'hui, il est vrai, de garantir un tant soi peu un espoir de pérennité au delà des oscillations politiques. C'est la stratégie mise en œuvre par les deux chancelleries à travers le protocole d'accord signé en 2024 et l'ambitieux "Traité d'Amitié" en préparation à l'occasion de la prochaine Visite d'Etat de Sa Majesté en France. (5) Il convient pour ce faire de tisser des interdépendances industrielles et économiques, respectueuses des souverainetés respectives tout en étant suffisamment robustes pour absorber et transcender les alternances (vous l'aurez bien compris, essentiellement françaises). Ainsi les contours d'axes naturels de coopération se distinguent sans efforts particulier de discernement. Cette quête de pérennité par la voie économique a pour facilité la seule nécessité de cueillir les intentions, encore reste-t-il à bâtir le plus consciencieusement tous les piliers et tous les ponts. Et les piliers et ponts qui conviennent seraient ceux qui offrent à chacun un bénéfice identifiable et que l'on ne démolit pas sans s'en mordre les doigts. (6)

La sécurité alimentaire est le premier de ces axes naturels. Elle fonde une filière économique dont la nécessité demeurera stable aussi longtemps qu'il faudra nourrir les populations. Le Maroc dispose des plus vastes réserves de phosphate au monde, avec une valorisation de pointe à travers la fabrication d'engrais spécifiques (7), et la France a un intérêt critique dans la prévisibilité de ses approvisionnements (8). Cet axe est renforcé encore davantage par les considérations sanitaires, relatives au cadmium, qui embrasent depuis peu l'opinion publique française. L'Office Chérifien des Phosphates affirme que ses engrais sont à moins de 20 mg de cadmium par kg de phosphore, tandis que la limite européenne est fixée à 60 mg. (9)
Une autre ressource issue des phosphates marocains, plus spécifique encore à la France, serait incomparablement structurante pour les relations bilatérales : l'uranium. Il y aurait entre 7 et 15 millions de tonnes de ce minéral extractible du sous-sol marocain, ce qui en ferait, de loin, la plus grande réserve mondiale non conventionnelle (contenue dans un autre minéral) (10). Dans une industrie électrique française qui repose essentiellement sur le nucléaire, le Royaume Chérifien pourrait répondre à près de 20% des besoins français (11) alors même qu'Orano a perdu sa dernière mine au Niger en juin 2025 (12). Le fluor offre des perspectives tout à fait comparables. Trivialement, de tels échanges ne pourraient en aucun cas s'inscrire dans des cadres hérités de vieilles dynamiques éculées (exportation vers le nord de ressources brutes extraites dans les conditions les plus compétitives). Bien qu'un enrichissement local du yellow cake obtenu est fort inenvisageables pour des raisons que le lecteur saura saisir, il serait tout à fait opportun d'exiger à l'issue des exports une restitution d'une part sous forme enrichie et conditionnée pour ses propres usages. Et cette perspective ouvre vers l'axe suivant, incontournable lorsqu'il s'agit de structurer la relation sur des générations : le réacteurs nucléaires innovants SMR. J'en parle déjà convenablement dans le précédent billet. Ce qu'il faut en retenir est , qu'au delà de répondre très efficacement aux besoins industriels croissants et internationaux du Royaume, cette filière nouvelle ouvrira d'excellentes perspectives de co-développement et de projection commune vers le continent africain.

L'hydrogène vert est un levier bilatéral difficilement contournable dès lors que la France entend s'engager dans une trajectoire de décarbonation de son économie (13) et que l'on reconnaît au Royaume un potentiel solaire et éolien exceptionnel étendu sur des millions d'hectares (14). Là encore, exporter la ressource énergétique pour transformation brute outre Méditerranée serait à proscrire. Dans une logique de bénéfice mutuel indispensable à la durabilité d'un partenariat, il conviendra d'inviter l'industrie française à venir s'implanter au Sahara pour poursuivre sa décarbonation, branchées sur l'électron et l'hydrogène verts. Les compétences marocaines, le port de Dakhla et l'autoroute ralliant la Méditerrannée devraient suffire à confirmer l'incitation. L'Offre Maroc a bien identifié ce levier de développement mais sur les 6 projets et 319 milliards de dirhams retenus ne figure aucune entreprise française. (15) La place reste donc à prendre et il siéra de se l'approprier avec méthode. Les tractations qui entourent le Traité d'Amitié devront en dessiner tous les contours, tant ce levier, par la dimension très capitalistique des industries d'électrolyse de l'eau et par les implications d'une implantation de toute une chaîne industrielle, est résolument taillé pour le temps long.

Enfin, pour cette première partie, dans la continuité d'une décarbonation industrielle délocalisée vers le Maroc, une certification pleinement reconnue entre les deux rives permettrait de fonder une transition écologique et énergétique commune. En avril 2026, le Royaume a lancé un Appel à Manifestations d'Intérêt pour son registre national des certificats d'origine de l'électron vert (16). Ce registre devra être interopérable avec le système européen, et Paris gagnerait à soutenir les discussions qui faciliterait un accord à l'échelle de l'union. Cela va de pair avec le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM), dont les deux Etats pourraient tirer un avantage substantiel par la construction de capacités communes de mesure et de vérification. L'enjeu à travers ces ajustements opérationnels restent bien d'aborder ensemble et au diapason les grandes transformations économiques de notre siècle.

Et ces transformations économiques découlent essentiellement d'une raréfaction de ressources non extensibles, dont la seule réellement et absolument indispensable est l'eau. La France comme le Maroc ont essuyé dernièrement les crises hydriques des plus pénibles qui appellent pour tous une refonte des techniques de gestion. Le dessalement est la solution technique la plus directement profitable à la relation économique, à l'instar de Veolia qui construira puis exploitera pour trente-cinq ans en PPP la plus grande station de dessalement d'Afrique, capable d'abreuver quotidiennement 9,3 millions d'habitants (17). En juillet 2026, OCP Green Water a été autorisée à créer deux filiales de dessalement (18), et la dernière Rencontre de haut niveau a scellé un partenariat associant l'AFD (19). Outre les incompressibles sujets de réutilisation des eaux et d'efficacité des réseaux, ces références ont le potentiel de fonder une offre intégrée et duplicable. Elle pourrait aussi inspirer la France dans les années à venir pour repenser sa résilience hydrique, et elle trouvera alors sans nul doute dans l'expérience marocaine une source claire et limpide d'enseignements.

Dans le sillage des mutations économiques de notre temps, j'aborderai dans la prochaine partie comme leviers structurels l'industrie de la Défense - une filière d'ancrage redoutablement efficace -, de la révolution numérique - le pavé dont est fait les trois quarts de siècle restants -, la circulation des compétences- consubstantielle à la nature de la relation franco marocaine-, l'industrie culturelle -qui appelle à un renouveau-, et l'investissement en tandem du continent africain.

(1) Benoist-Méchin, Jacques. Le Rêve le plus long de l’Histoire, tomes I et II, préface de Sylvain Tesson. Paris : Omnibus, 2012. Cette fresque rassemble notamment Alexandre, Bonaparte et Lyautey autour du rêve d’union entre Orient et Occident.

(2) « Discours au Parlement marocain ». Élysée, 29 octobre 2024. Extrait : « les années d’Al-Andalous ont fait de l’Espagne et du sud de la France un terreau d’échange avec votre culture ».

(3) Royaume du Maroc et République française. « Déclaration relative au partenariat d’exception renforcé entre le Royaume du Maroc et la République française ». Élysée, 28 octobre 2024, notamment le paragraphe 2 relatif à l’établissement d’un cadre stratégique stable et pérenne.

(4) « La Monarchie Marocaine et la République Française : une analyse comparée (1/5) ». Puissances en Perspective, 18 novembre 2024.

(5) Barrot, Jean-Noël. « Déclarations à la presse lors de son déplacement au Maroc ». France Diplomatie, 20 mai 2026. Déclaration sur la préparation d’un traité bilatéral destiné à encadrer la relation franco-marocaine pour les décennies à venir.

(6) Williamson, Oliver E. « Credible Commitments: Using Hostages to Support Exchange ». The American Economic Review, vol. 73, n° 4, septembre 1983, p. 519–540.

(7) U.S. Geological Survey (USGS). « Morocco ». Panorama de l’industrie minière marocaine, données 2024, consulté le 2 octobre 2026. Source sur les réserves de phosphate et leur transformation en acide phosphorique et en engrais.

(8) Commission européenne. « Commission presents plan to secure Europe’s fertiliser supply and food security ». Communiqué de presse relatif au plan d’action européen sur les engrais, 19 mai 2026.

(9) OCP Nutricrops. « Foire aux questions », rubrique consacrée à la réglementation du cadmium et à la conformité des engrais commercialisés dans l’Union européenne. Consulté le 2 octobre 2026.

(10) World Nuclear Association. « Uranium from Phosphates ». Mise à jour du 16 mai 2025, notamment la section consacrée au Maroc.

(11) Ministère français chargé de la Transition écologique. « Approvisionnement en uranium et le cycle du combustible nucléaire ». Consulté le 2 octobre 2026. Source indiquant une consommation annuelle d’environ 8 000 tonnes d’uranium naturel pour le parc nucléaire français.

(12) Orano. « Orano opposes nationalization plans of SOMAÏR in Niger ». Communiqué de presse, 20 juin 2025.

(13) Gouvernement français. Stratégie nationale pour le développement de l’hydrogène décarboné : version révisée. Avril 2025.

(14) Chef du Gouvernement du Royaume du Maroc. Circulaire n° 03/2024 relative à la mise en œuvre de l’Offre Maroc pour le développement de la filière de l’hydrogène vert. 11 mars 2024, notamment la partie consacrée au foncier mobilisable (version anglaise).

(15) Médias24. « Offre Maroc hydrogène vert : ce qu’il faut savoir sur les cinq investisseurs retenus ». 7 mars 2025, mis à jour le 26 juin 2026.

(16) Ministère marocain de la Transition énergétique et du Développement durable. « Résultats de l’Appel à Manifestation d’Intérêt relatif à la mise en place du Registre National des Certificats d’Origine du Maroc ». Communiqué de presse, 2 juin 2026, rappelant le lancement de l’AMI le 1er avril 2026.

(17) Veolia. « Le Royaume du Maroc et Veolia s’associent pour le plus grand projet de dessalement d’eau de mer en Afrique ». Communiqué de presse, 29 octobre 2024.

(18) Royaume du Maroc. « Décret n° 2.26.547 du 23 juillet 2026 autorisant OCP Green Water à créer deux filiales consacrées aux activités de dessalement et de transport de l’eau de mer ». Bulletin officiel, n° 7531, 3 août 2026, p. 4912 (texte arabe).

(19) Portail national du Royaume du Maroc. « 15e RHN Maroc-France : signature de plusieurs accords de coopération et de partenariat ». 17 juillet 2026, notamment la déclaration sur le partenariat dans le domaine de l’eau associant l’AFD.

© 2026. Tous droits réservés.