Le Nucléaire Civil Innovant doit intégrer le Traité d’Amitié Maroc-France
ECONOMIE
9/28/20266 min read


Il y a près de deux ans, deux dépositaires de civilisations millénaires -la France et le Royaume Chérifien-, ont ouvert leurs bras et plongé leurs regards mouillants l’un dans l’autre pour clamer d’une seule voix que plus jamais ils ne laisseraient encore d’impétueuses bêtises et frivolités les séparer. Ainsi, dans la déclaration commune du 28 octobre 2024, Sa Majesté le roi et le Président Macron expriment-ils leur souhait de doter les relations bilatérales d’« un cadre stratégique global, stable et pérenne, à travers un partenariat robuste et tourné vers l’avenir » (1), et le Président Macron d’affirmer devant le Parlement marocain vouloir « partager sa certitude que ces liens vont aller se renforçant sans cesse » (2). Ces chaleureuses intentions prendront corps impérissable dans le Traité d’Amitié en préparation, qui devrait accompagner la prochaine Visite d’Etat de Sa Majesté en France, et consacrer une relation affable et féconde pour “les 30 ans à venir” (3). Dont acte, les objectifs sont clairs. Les moyens mobilisés pour ces objectifs semblent l’être également : les richesses humaines et diasporiques, la coopération militaro-industrielle, les infrastructures d’hydrogène bas-carbone à travers une valorisation notable du Sahara… (4)
Il y a toutefois une piste qui renferme ontologiquement le potentiel de structurer et pérenniser la relation bilatérale d’une façon particulièrement efficace. Elle est l’éléphant dans la pièce des négociations de ce traité, que l’on ne regarde pourtant que timidement, tant elle est complexe, sensible et éminemment souveraine. Il s’agit bien du nucléaire civil, et plus particulièrement des innovations autour des réacteurs modulaires “SMR” dont certains modèles franchissent progressivement les étapes du développement industriel. (5)
L’intérêt premier d’investir comme il convient ce champ de coopération est conjoncturel. Il existe de fait une concomitance exceptionnelle entre les besoins des uns et des autres qui dessine une belle fenêtre d’opportunité stratégique.
Côté Maroc, une transformation profonde de son tissu industriel est en marche, portée en partie par l’attractivité d’une production décarbonée et par l’intégration de plateformes industrielles, logistiques et portuaires facilitant l’accès aux marchés européens et africains (6). Cette dynamique se traduit par une montée en puissance pour ce qui concerne notamment le dessalement de l’eau, la fabrication d’hydrogène par électrolyse et la fabrication d’ammoniac nécessaire à l’industrie des engrais. Ces applications industrielles appellent tant une injection accrue de kWh régulier dans le réseau national (électrolyse de l’eau et dessalement par osmose inverse) que la production d’une chaleur continue (concentration de l’acide phosphorique et séchage des engrais). Le Chef du gouvernement, à l’ouverture du Sommet international sur l’énergie nucléaire en 2026, a en outre présenté l’intégration progressive du nucléaire civil dans le mix national comme le prolongement naturel de la stratégie énergétique engagée en 2009 (7).
Côté France, près d’1 Md€ d’argent public ont été mobilisés en faveur de l’innovation nucléaire. Les derniers appels à projets ont mis en exergue la maturité de la filière (8) tandis que la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie vise à l’horizon début 2030 le démarrage de la construction d’un premier SMR à eau pressurisée (9). Il s’agira de confirmer la technologie par la preuve du marché : des partenaires et références hors du territoire national et des cas d’usages exigeants et réplicables. Une technologie subventionnée devient un actif dès lors qu’un autre Etat l’a évaluée, qualifiée, puis retenue (10).
Il est ainsi établi l’existence d’une fenêtre fugace qui constitue ainsi une véritable opportunité “gagnant-gagnant”, qui est bien le seul type d’occurrence à même de renforcer réellement et sérieusement une relation bilatérale. Ce profit mutuel pourrait s’ancrer et se prolonger dans une projection en tandem vers le continent africain. Le Maroc serait la rampe de lancement, une référence éloquente et clairement identifiée à travers les nombreuses applications qu’offre une industrie féconde et dynamique, un argument crédible au près des Etats et financeurs tiers. Elle pourra (et devra) enfin devenir un partenaire par le déploiement conjoint des compétences françaises et marocaines en Afrique, en s’appuyant notamment sur le rôle de formation du Centre National de l’Energie des Sciences et des Techniques Nucléaires (CNESTEN). Nous transcendons de cette façon très naturellement la relation fournisseur-client pour atteindre des conditions d’un partenariat digne de ce que l’on pourra attendre d’un Traité d’Amitié pérenne. Cette filière nouvelle, où tout reste encore à façonner, pourra alors -pour le continent africain-, bénéficier d’une co-construction.
Même si cela peut paraître suffisamment trivial pour beaucoup, il convient de rappeler que la profondeur stratégique du nucléaire civil, plus que tout autre secteur industriel, réside dans la durée des engagements qu’il crée. Des études initiales au démantèlement, un programme engage les partenaires sur plusieurs générations autour de la formation, de la sûreté, de l’approvisionnement en combustible (nous rappelons l’important potentiel uranifère associé aux phosphates marocains (11) ), de la maintenance et de la modernisation. Un programme nucléaire suggère en outre une fécondité industrielle par les standards de qualité, de sûreté et de traçabilité qui s’imposent à chaque élément de sa chaîne de valeurs. Les compétences acquises peuvent ainsi irriguer d’autres secteurs structurants pour le développement du Royaume : eau, chimie, aéronautique, automobile etc.
Dans ce cadre, les SMR offrent une granularité mieux adaptée au tissu économique et industriel, permettant un déploiement progressif et centré sur les cas d’application industriels ainsi que sur la non négociable stabilisation du réseau au fur et à mesure de l’installation de capacités renouvelables. Un seul module représente environ 2 à 4% de la pointe de charge nationale tandis qu’un réacteur classique de grande puissance en représenterait déjà 20%.
Il n’est évidemment pas question de lier ce Traité d’Amitié au moindre début d’annonce de mise en service de réacteurs. Le seul et unique enjeu aujourd’hui doit être d’ordonner les dynamiques pour que la compétence précède le projet et que la qualification précède l’investissement. Chaque phase pourra se conclure par une décision claire, fondée exclusivement sur les résultats techniques, économiques et industriels les plus objectifs.
Ainsi, pour éviter la surpromesse et maintenir une collaboration saine, il conviendra de démontrer par jalons intermédiaires, pour chaque cas d’usage, une valeur supérieure face aux alternatives pertinentes. Le besoin de chaleur industrielle devra tout particulièrement procéder d’une analyse thermique des sites de l’industrie phosphatière pour identifier d’éventuels déficits. Les français devront en outre garantir la lisibilité et l’intégrité d’une offre qui peut vite dépendre d’une multitude d’acteurs (Etat, CEA, EDF, Framatome, startups etc.) dont la coordination représente un défi administratif. Les marocains devront compter sur la prudence et la mesure à chaque pas, en anticipant notamment en amont les compétences et participations industrielles pertinentes.
Ainsi la fenêtre ouverte en 2026, qui se refermera avec la décennie, propose une perspective de projection bilatérale qui offre un véritable saut qualitatif pour la France et un saut presque quantique pour le Maroc. L’objectif d’un Traité d’Amitié à la hauteur du partenariat voulu par les deux nations doit être de cueillir et construire ensemble ce qu’il y a à cueillir et construire.
Références
(1) Élysée. (28 octobre 2024). Déclaration relative au partenariat d’exception renforcé entre le Royaume du Maroc et la République française. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/10/28/declaration-relative-au-partenariat-dexception-renforce-entre-le-royaume-du-maroc-et-la-republique-francaise
(2) Macron, E. (29 octobre 2024). Discours devant le Parlement du Royaume du Maroc. Élysée. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/10/29/visite-detat-au-maroc-deuxieme-journee
(3) Lecornu, S. (16 juillet 2026). Propos introductifs à la rencontre de haut niveau au Maroc. Gouvernement français. https://www.info.gouv.fr/discours/propos-introductifs-a-la-rencontre-de-haut-niveau-au-maroc ; Élysée. (2024). Visite d’État au Maroc. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/visite-detat-au-maroc
(4) Élysée. (29 octobre 2024). Synthèse des accords économiques signés dans le cadre des rencontres entrepreneuriales Maroc-France. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/10/29/synthese-des-accords-economiques-signes-dans-le-cadre-des-rencontres-entrepreneuriales-maroc-france-rabat-le-mardi-29-octobre-2024. V
(5) OCDE-AEN. (2025). The NEA Small Modular Reactor Dashboard: Third Edition. https://www.oecd-nea.org/upload/docs/application/pdf/2025-09/web_-*smr_dashboard*-_third_edition.pdf
(6) Harvard Kennedy School, Growth Lab. (s. d.). Student Stories: A “Diagnostic Eye” on Green Growth and the Little Things in Morocco. https://growthlab.hks.harvard.edu/category/student-stories/ ; Tanger Med Port Authority. (s. d.). MEDHUB. https://www.tangermedport.com/fr/zone-logistique/medhub/
(7) Fédération de l’Énergie. (13 mars 2026). M. Akhannouch : « Le Maroc considère l’intégration du nucléaire civil dans le mix énergétique comme un prolongement naturel ». https://www.fedenerg.ma/2026/03/13/m-akhannouch-le-maroc-considere-lintegration-du-nucleaire-civil-dans-le-mix-energetique-comme-un-prolongement-naturel/
(8) Gouvernement français. (12 mars 2026). France 2030 : 2 premiers lauréats de nouveaux petits réacteurs nucléaires innovants. https://www.info.gouv.fr/actualite/france-2030-2-premiers-laureats-de-nouveaux-petits-reacteurs-nucleaires-innovants
(9) Gouvernement français. (2026). Programmation pluriannuelle de l’énergie 2026-2035. https://www.economie.gouv.fr/ppe-3-programmation-pluriannuelle-de-lenergie
(10) OCDE-AEN. (2025). The NEA Small Modular Reactor Dashboard: Third Edition. Voir (5).
(11) AIEA. (2025). Recovery of Uranium from Phosphate Ores. IAEA-TECDOC-2086, p. 15-16. https://www-pub.iaea.org/MTCD/publications/PDF/TE-2086web.pdf
Deux références supplémentaires à rattacher respectivement au CNESTEN et à votre comparaison des puissances :
(12) CNESTEN. (s. d.). Formation régionale. https://www.cnesten.org.ma/formation-regionale/
(13) ONEE. (2024). Rapport d’activité 2024, p. 16. https://www.one.org.ma/fr/pdf/Rapport d'activité-2024.pdf
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