Le tropisme franco marocain pour les siècles des siècles (2/2)

ECONOMIE

10/8/20266 min read

Nous avons vu précédemment un certain nombre de leviers économiques et industriels disposés à projeter la relation franco marocaine dans un temps aussi long que notre époque agitée nous permette de concevoir. Et, précisément parce que l'époque est agitée, les équilibres instables et les alternances incertaines, les voies économiques et industrielles, censément objectives, rationnelles et contraignantes, sont celles que nous souhaitons emprunter pour cheminer ensemble.

L'Industrie de la Défense, aussi longtemps que l'Homme demeurera loup pour l'Homme, que continueront à vouloir se manifester les Volontés de Puissance , restera une filière d'ancrage et de projection pour les relations bilatérales. Elle est parfaitement identifiée par les deux chancelleries et fait l'objet d'une structuration stable, a l'instar du mémorandum de coopération et arrangement technique signé en marge de la RHN de juillet (1). Ces textes prolongent l'accord de recherche sur les matériaux et structures conclu entre Naval Group, Maghreb Steel et l'UM6P (2), et participent à ancrer la relation dans un pragmatisme pleinement conscient des flux physiques qui fonde toute industrie et toute défense. Les contours d'un comité d'armement franco-marocain (3) qui se dessinent sont en outre à saluer, tant elles créent les conditions d'un partenariat équilibré par divers transferts de compétence. Le niveau record de 532 M€ de commande d'armement français atteint en 2025 par le Maroc (4), portée principalement sur des hélicoptères de recherche et sauvetage au combat, pourra en conséquence dépasser le simple achat d'équipement. Cette projection vers l'avenir se matérialise par l'intégration d'une jeune start-up et licorne française, Harmattan AI, dans la dynamique bilatérale (5). Les systèmes de défense aérienne dernière génération, les robots autonomes et drones de frappe à longues portées que cette société très pragmatique propose d'intégrer ont permis de sécuriser un partenariat avec les Forces Armées Royales qui structurera assurément les années à venir.

La révolution numérique en cours, qui accompagne l’édification d’une “superintelligence”, prépare probablement le point d’inflexion le plus significatif de notre évolution technologique et sociétale. Le nombre de certitudes et de fonctions bien établies qu’elle renversera sans aucun égard ne se dénombre pas (6) et il conviendra autant que possible pour toute entité aspirant à croître en puissance (ou seulement la conserver) de lui paver le chemin. Les gains exponentiels de productivité et les sauts quantiques vers de nouvelles industries et organisations sociales devraient permettre à l’Homme d’amorcer une nouvelle ère de son histoire économique. Une fois ceci écrit, il semblera évident au lecteur averti que la France devra autant qu’il se peut se distancier de la chape régulatrice et accablante de l’Union Européenne pour libérer et concentrer toutes les énergies dont elle dispose. Le Maroc détient une souveraineté extrêmement précieuse dès lors qu’il s’agit d’emmener une nation par delà des points de ruptures comparables, et devra créer les conditions pour que son économie se laisse infuser en profondeur, veillant notamment à se distancer des réflexes de rente, d’entente et de népotisme qui domine le tissu industriel contre l’intérêt du Royaume.
Le protocole signé en septembre 2025 entre le ministère marocain de la Transition numérique et Mistral AI, puis celui entre OCP et Mistral AI en février 2026 (7), pose des briques concrètes et réelles d’une collaboration bilatérale en la matière. Au delà d’intentions et de paraphes, il serait toutefois préférable, au vu des enjeux inqualifiables, de rendre public un plan d’action (et de préparation) précis d’action dont l’avancement et les ajustements seront communiqués régulièrement.

La formation et la recherche, notamment par sa dimension éminemment juvénile et générationnelle, est le placement le plus prolifique sur la durée. La base est déjà large et bouillonnante : plus de 43 000 étudiants marocains sont actuellement en France et participent à travers un foisonnement d’associations et d’initiatives privées à tisser les liens les plus solides et fertiles entre les deux communautés nationales. A cela s’ajoute 280 accords de double diplomation, huit établissements français d’enseignement supérieur implantés au Maroc (dont je témoigne du succès croissant auprès des étudiants français). Il serait extrêmement opportun d’établir sans tarder des programmes cofinancés portés par les deux chefs de gouvernements, ceci afin de relier au mieux les laboratoires et établissements aux besoins industriels et économiques explicités ici. La création d’un office franco marocain de la jeunesse, co-présidé, serait également une initiative institutionnelle des plus appréciées, tant elle conférerait aux échanges universitaires, professionnels et territoriaux la permanence qui leur manque.

L’industrie culturelle a bénéficié en juillet 2026 d’une déclaration sur les échanges artistiques ainsi que sur le cinéma et l’animation, tandis que le ministère marocain chargé a en outre de la culture a conclu un partenariat avec l’Institut du monde arabe. (8) Le jeu vidéo a en outre bénéficié d’un prêt de l’AFD de 20 M€, posant les bases d’une dimension productive pour le partenariat culturel. (9)
La France et le Maroc n’ont l’un et l’autre pas à rougir de leur héritage culturel et patrimonial. Ils sont tous deux héritiers de civilisations millénaires, et c’est cet ancrage lointain et profond qui, à mon sens, leur garantit une projection tout à fait crédible vers un avenir non dénué d’une certaine lumière. Il semble ainsi très naturel de capitaliser sur cette qualité et reconnaissance mutuelle pour densifier structurellement cette relation. Ainsi, fondée sur un attachement tant à la grandeur qu’à la beauté, une saison culturelle croisée récurrente offrirait aux citoyens des deux rives des rendez-vous accessibles, populaires et prompts à susciter le respect mutuel. Je serais par exemple parfaitement ravi qu’une collaboration puisse avoir lieu avec Le Puy du Fou, pour une exportation au Maroc de leur savoir-faire exceptionnel.

Enfin, la projection africaine est une ambition que les deux pays affirment publiquement (10), et elle est un levier très naturel de durabilité dans les relations bilatérales, dans une démarche propre à celle d’associés. C’est ainsi qu’en mai 2025, l’AFD a accordé à OCP un financement de 350 M€ à l’appui de son programme d’investissement vert, qui vise notamment à fournir aux agriculteurs africains des engrais adaptés. Nous devrions voir à l’avenir plus de projets associant financement français, partenaires marocains et acteurs des pays concernés dans l’agriculture, l’eau, la finance, la santé et la logistique. Le Maroc, par sa politique africaine particulièrement fertile et patiemment cultivée (11), présente un avantage tout évident pour la France dans ses échanges avec l’Afrique, dans un contexte où elle n’est plus forcément, en l’état, accueillie les bras ouverts (12). Et puisqu’on ne réussit en Afrique qu’avec les Africains : chaque projet doit partir de la demande locale et garantir la participation effective des partenaires du continent.

Voici qui conclut ce papier en deux parties. Reste à voir où nous en serons quand le temps long se sera déversé tout entier.


(1) La Vie éco, « Maroc-France : signature de deux accords de coopération dans l’industrie de défense », 16 juillet 2026.

(2) Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), Your Friday Wrap, n° 262, 11 juillet 2025, p. 2 : accord de coopération en recherche et développement entre l’UM6P, Maghreb Steel et Naval Group.

(3) Kaiss, Nawfal, « Armement : alliance inédite entre Naval Group, UM6P et Maghreb Steel », Médias24, 17 juillet 2025.

(4) Ministère des Armées et des Anciens Combattants, Rapport au Parlement 2026 sur les exportations d’armement de la France, 2026, p. 86 : prises de commandes par pays entre 2016 et 2025.

(5) Harmattan AI, « Harmattan AI and the Kingdom of Morocco Sign Major Strategic Partnership for National Defense », 17 juin 2026 ; « Harmattan AI unveils IRIFI and enters deep strike », 6 octobre 2026.

(6) Korinek, Anton, « Scenario Planning for an A(G)I Future », Finance & Development, Fonds monétaire international, vol. 60, n° 4, décembre 2023, p. 30-33.

(7) Médias24, « Mistral AI s’implante au Maroc pour le développement d’une IA locale », 12 septembre 2025 ; TelQuel Impact, « Les raisons et objectifs de la collaboration entre le Maroc et Mistral AI », 3 avril 2026.

(8) Portail national du Royaume du Maroc, « 15e RHN Maroc-France : signature de plusieurs accords de coopération et de partenariat », 17 juillet 2026.

(9) Présidence de la République française, « Principaux résultats et décisions agréés à l’occasion de l’entretien entre le Président de la République et Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Roi du Maroc », 30 octobre 2024.

(10) Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, « Déclarations à la presse de Jean-Noël Barrot lors de son déplacement au Maroc », 20 mai 2026 ; Kaiss, Nawfal, « Un financement de 3,6 MMDH de l’AFD en appui au programme d’investissement vert du groupe OCP », Médias24, 13 mai 2025.

(11) Mohammed VI, « Discours à la Nation à l’occasion du 48e anniversaire de la Marche Verte », 6 novembre 2023, texte intégral.

(12) Le Monde, « Le président tchadien condamne les propos d’Emmanuel Macron sur l’intervention militaire de la France en Afrique : “Il se trompe d’époque” », 7 janvier 2025.

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